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Qassem Soleimani, le proconsul de l’activisme régional iranien

Vous le pensez, nous l'écrivons

Ce nom ne vous évoque peut-être rien et pourtant si vous deviez citer la personne la plus puissante au Proche-Orient aujourd’hui ce serait bien lui. Pendant longtemps largement méconnu du grand public et des officiels étrangers, le nom de Qassem Soleimani est désormais inévitable dès lors qu’est discutée une opération extérieure de l’Iran. Interviewé par la BBC en février dernier, l’ancien général et directeur de la CIA David Petraeus n’a pas hésité à évoquer un personnage “démoniaque” quand son prédécesseur à la tête de la coalition en Afghanistan parlait en Janvier d’un “marionnettiste meurtrier”. Si le nom de ce général iranien, bien connu des services de renseignement notamment depuis la deuxième guerre du Golfe, est sur toute les lèvres, c’est qu’il est devenu depuis 2011 la figure de l’investissement iranien sur la zone irako-syrienne.

Tandis que la présence de la coalition occidentale en Syrie est vouée à se faire plus discrète avec la défaite de Daech sous sa forme territoriale, Qassem Soleimani est destiné à peser sur l’après-conflit.

Un décideur influent parmi les Pasdaran

Faisons connaissance avec ce cacique de l’appareil militaire iranien né en 1957 et originaire du Sud-Est du pays. Membre des Gardiens de la révolution (Pasdaran), bras armé du régime religieux chiite, depuis la révolution de 1979, Soleimani a fait ses preuves lors des huit années de guerre contre l’Irak jusqu’en 1988. D’abord commandant dans la province de Kerman dans l’Est du pays, il mène avec succès des opérations de lutte contre le trafic d’opium, particulièrement développé à la frontière avec l’Afghanistan. Il prend ensuite la tête de la force Al Qods à la fin des années 1990. Cette unité à mi-chemin entre un service de renseignement extérieur et un contingent de forces spéciales, le place de facto dans le rôle de l’architecte des entreprises militaires extérieures de l’Iran.

Pourtant l’organigramme officiel est guère utile pour quiconque souhaite estimer le pouvoir réel concentré sur la personne de Qassem Soleimani. Son influence illustre d’une certaine façon la particularité du système iranien qui fait coexister un pouvoir civil aux mains du président, Hassan Rohani, avec un pouvoir religieux dirigé par le Guide suprême l’Ayatollah Khamenei, chef de l’État et véritable maître de la politique iranienne. Sous l’autorité directe de ce dernier, Soleimani a bénéficié d’une grande latitude d’action en dehors de tout contrôle de l’exécutif civil comme en témoigne la suite de sa carrière.

Une carrière militaire au gré des crises régionales

À la suite du 11 septembre 2001, ce sont notamment les équipes de Soleimani qui fournissent aux États-Unis des renseignements précieux sur l’implantation des Talibans, évincés du pouvoir dans une campagne éclaire. Seulement, cette coopération de circonstance connaît rapidement un coup d’arrêt lorsque le Président Bush annonce inclure l’Iran dans ce qu’il décrit alors comme « l’axe du mal ». Cette ambivalence de l’approche américaine à la République islamique, entre coopération forcée par la real politik et narratif belliqueux depuis la crise des otages, jalonne le parcours de Soleimani.

C’est à la faveur de l’invasion américaine en 2003, que Soleimani s’impose comme l’interlocuteur iranien pour l’Irak. Bien que l’Iran appuie épisodiquement le renseignement américain dans sa lutte contre Al Qaïda, la force Al Qods contribue alors à l’enlisement opérationnel des forces américaines. Avec le conservateur Mahmoud Ahmadinedjad au poste de président, Soleimani met en œuvre une stratégie ouvertement offensive vis-à-vis de la politique de Washington dans la région.

Non seulement le spectre d’une autre intervention américaine s’éloigne mais le retrait des troupes US en octobre 2011 suit la mise en place en Irak du gouvernement de Nouri al-Maliki faisant la part belle aux responsables chiites. Dans l’ombre, l’action de celui que Dexter Filkins, journaliste lauréat du prix Pulitzer, appelait en 2013 le « commandant fantôme » semble avoir payé.

Toutefois, le gouvernement de Badgdad se révèle rapidement être un allié contre-productif pour Téhéran à l’aube d’un nouveau chaos régional. La dérive communautaire d’al-Maliki aliène une partie de la population sunnite qui rallie la cause de groupes extrémistes dont la franchise locale d’Al Qaïda qui prendra bientôt son autonomie : l’État islamique en Irak et au Levant (Daech). Le mauvais calcul de Soleimani se confirme sur le terrain avec la prise de Mossoul en 2014 et l’avènement du proto-Califat terroriste.

Soleimani omniprésent dans le chaos irako-syrien

Le retour de la force Al Qods et de l’influence iranienne intervient dans un contexte de crise et au prix d’un lourd engagement notamment par le biais des milices chiites irakiennes dont les effectifs avoisinent ceux de l’armée nationale irakienne. Sur le terrain, les militaires américains qui fournissent des frappes aériennes n’ont guère de choix que de reprendre contact avec Soleimani.

Sur le théâtre syrien en 2012, Qassem Soleimani change la donne en coordonnant l’afflux de combattants du Hezbollah libanais alors que le régime accuse le coût des combats. Ce soutien décisif permet, au désespoir des chancelleries occidentales, un sauvetage du régime de Bachar al-Assad, garant des intérêts iraniens. L’émergence de la figure de Soleimani au grand public durant cette période en dit long sur le succès de sa stratégie de reconquête qui a pu surfer sur un engagement occidental désormais uniquement focalisé sur Daech. Fort à présent d’une grande notoriété en Iran et dans la région, Soleimani est autant loué pour ses victoires militaires qu’il est détesté de l’État hébreux lequel prend régulièrement pour cible la force Al Qods en Syrie.

À l’heure des errements de Trump au Moyen-Orient

Téhéran s’empressant aujourd’hui de remplir le vide laissé dans l’après Daech, le regain d’influence iranien sonne comme une défaite pour Washington, pressé de réagir par un axe Tel-Aviv-Riyad pour lequel l’Iran est une obsession.

C’est le sens des sanctions qui accompagnent le retrait américain de l’accord sur le nucléaire (JCPOA) négocié avec le Président modéré Hassan Rohani. Le 8 avril dernier, le président Trump a annoncé placer les Gardiens de la révolution sur la liste américaine des organisations terroristes. Cette décision, sans précédent concernant l’organe d’un État souverain, est révélatrice de l’état des relations entre Washington et Téhéran mais également sur le rôle de la force dirigée par Soleimani expressément citée dans le communiqué du département d’État.

Une chose est sûre le positionnement américain ne manquera pas d’amplifier la voix de ceux qui, comme Soleimani, plaident pour une ligne plus dure au sein de l’État iranien. En février déjà, la démission, finalement refusée par le président, de Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères, avait donné le pou des tensions internes entre le gouvernement civil et les Gardiens. Le pari américain d’un changement de régime reste néanmoins risqué tant la structure sécuritaire apparaît robuste. Autant dire que la marginalisation de Qassem Soleimani semble improbable dans le court-terme. Même dans la perspective de la succession du Guide suprême et malgré le mécontentement croissant de la population vis-àvis d’une politique extérieure jugée coûteuse et aventureuse, les sanctions risquent au contraire de conforter l’idée qu’un dialogue est impossible.

Une certitude, il faudra continuer à composer avec Qassem Soleimani, stratège de la projection de l’Iran à un moment où la Syrie comme l’Irak entrent dans une périlleuse phase de reconstruction.

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